Le #BigData, ce Big Brother qui ébranle les libertés individuelles

Après les révélations d'Edward Snowden sur la surveillance de la NSA, les géants du Web proposent des services plus sécurisés à leurs utilisateurs. Après les révélations d’Edward Snowden sur la surveillance de la NSA, les géants du Web proposent des services plus sécurisés à leurs utilisateurs. Quentin Hugon / LeMonde.fr

Les tensions récurrentes qui opposent, ici, le FBI à Apple sur le libre accès aux communications, et là, la Commission européenne de Bruxelles à Google sur le stockage des données et, de manière plus générale, les géants de l’Internet aux Etats sur la gestion du big data, conduisent à une fausse idée. Chaque camp argue qu’il agit ainsi afin de défendre les libertés individuelles. Un argument de pure façade tant il apparaît que jamais la protection du secret des consciences n’a été aussi menacée.

Les dictatures pouvaient priver aisément les individus de mouvement, de parole et d’écriture mais les consciences étaient difficiles à violer. La révolution induite par la circulation des données de communication et la numérisation des vies ont porté un coup sévère à cet espace qui restait jusqu’alors protégé. Un phénomène qui s’est aggravé avec l’irruption des nouveaux moyens de communication. Internet, avec les traces laissées par chaque connexion électronique, et les réseaux sociaux sont autant de béances dans l’univers personnel. Les consciences s’ouvrent d’elles-mêmes, sans qu’on les contraigne. Un domaine qui relevait de la sphère intime est rendu public.

Cette évolution n’est pas seulement le fait d’autorités qui voudraient annihiler toute liberté individuelle. Elle résulte aussi des actions volontaires d’individus qui ne voient aucun obstacle à mettre sur la place publique leurs données personnelles. L’idée du « je n’ai rien à cacher », souvent avancée, étend plus encore la capacité des géants de l’Internet, pour des raisons commerciales, et des Etats, pour des raisons de sécurité, à accéder ainsi à nos pensées. Cette permissivité s’explique souvent parce que ces mêmes personnes associent Internet à la liberté, car c’est gratuit et pratique. Mais, pour préserver sa liberté sur Internet, il faut désormais crypter ses communications. Transformer, pour des raisons de sécurité ou mercantiles, la sphère privée en domaine public induit ainsi une formidable redéfinition de l’espace individuel.

Une société de surveillance

Les sociétés modernes et démocratiques sont constituées de consciences duales, à la fois individuelles et collectives. L’espace social fixe des devoirs et des droits. Mais chaque individu conserve, par ailleurs, une part intime, personnelle, qui nourrit des affinités propres, des liens, des sentiments qui font que chacun est un être unique. C’est l’irréductibilité des êtres qui fait la richesse d’une collectivité et préserve l’individu dans toute son intégrité.

L’accès public aux sphères privées est une atteinte importante à cette irréductibilité. C’est la porte ouverte aux contrôles des consciences, à la standardisation des comportements et des pensées. Car la neutralité du Net n’existe pas. Le big data, qui est le Big Brother d’aujourd’hui, est une mine d’or dont la valeur dépasse celle de toutes autres richesses au monde. Les géants de l’Internet sont les premières capitalisations boursières mondiales. Toutes ces données privées, qui ne sont rien d’autre que de la vie privée, sont la matière première de l’économie d’aujourd’hui, les nouvelles technologies.

Le big data est aussi devenu le cœur du pouvoir et de la sécurité des Etats. Le contrôle et l’accès à ces données sont les clés de la défense des souverainetés nationales. Le renseignement technique est le dernier terrain de la défense des intérêts nationaux. On ne défend plus un pays avec des chars mais avec des algorithmes et les sciences de l’optique qui véhiculent les données de communication dans les câbles terrestres ou sous-marins. Une telle évolution fait craindre, à certains égards, l’avènement d’une société de surveillance.

La sphère personnelle n’a pas toujours existé dans l’histoire. La majorité des consciences individuelles n’ont longtemps été que la duplication d’un ordre imposé et contrôlé. Les monarchies et l’Eglise catholique ont longtemps guidé les consciences. La coexistence d’une conscience individuelle et collective est une nouveauté au regard de l’histoire humaine. L’individu est une notion récente. De même qu’on a pu le voir avec le sentiment amoureux, il marque une nouvelle forme d’organisation sociale et de rapport à soi-même.

Les données privées sont la matière première de l’économie d’aujourd’hui, celle des nouvelles technologies

 

Les réseaux sociaux et la révolution des modes de communication attestent de l’avancée de cette conscience individuelle et d’un recul d’une conscience collective qui se manifeste davantage sous la forme de notions telles que « plate-forme collaborative » ou « interactivité » que sous la forme d’un projet politique commun. L’individu devient un média à lui tout seul, mêlant vie privée et vie publique.

L'entrée du quartier général de la National Security Agency (NSA), l'Agence nationale de la sécurité américaine, à Fort Meade dans le Maryland.

La redéfinition de l’espace individuel peut ainsi aboutir à une restriction, faute de protection, car l’accès libre aux univers personnels, que l’ère numérique a permis, n’est pas près d’être bloqué. Les freins et les contre-pouvoirs aux puissantes atteintes aux libertés publiques et individuelles se heurtent à de très fortes résistances. L’habitude, l’uniformisation des modes de communication et de vie, la recherche de l’efficacité, la complexité technique et l’emprise des Etats et des entreprises constituent autant d’obstacles à la sauvegarde de nos vies privées.

L’opinion demeure sourde à ce discours. On peut certes s’inquiéter d’un tel silence comme on peut penser que les excès finissent toujours par générer leurs anticorps, à l’instar d’un Edward Snowden par rapport à la NSA. Mais on peut aussi rappeler que l’histoire a souvent montré que seule une minorité de personnes s’inquiétait vraiment du recul des libertés. L’individu se soucie d’abord de lui-même. Comme un retour de bâton, on redécouvre, d’un seul coup, que la conscience collective et le débat public constituent des armes essentielles pour protéger les consciences de toute intrusion.

Jacques Follorou

http://www.lemonde.fr/idees/article/2016/04/05/le-big-data-ce-big-brother-qui-ebranle-les-libertes-individuelles_4896026_3232.html#i9Dfl9pMtkFG7IP7.99

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