Comment les “smart cities” dépoussièrent la gestion administrative

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En matière de numérique, il est désormais des collectivités pionnières. Parce qu’elles se sont lancées très tôt dans l’usage des technologies, qu’elles en ont fait un enjeu d’aménagement du territoire, qu’elles ont acculturé leurs administrés et ont écouté leurs besoins, elles sont aujourd’hui des fers de lance dans ce domaine. “Mais que coûtent les smart cities ? Quelles sont leurs retombées politiques à court et moyen termes ?” interroge le président de la Fondafip, Michel Bouvier, lançant le débat lors d’un colloque sur la gouvernance financière locale et numérique, le 18 mai.

“Le numérique peut constituer une menace sur les finances locales si on ne jugule pas l’évasion fiscale dont il est le support. On a beaucoup de mal à faire payer leurs impôts aux Gafa [Google, Apple, Facebook, Amazon, les majors du numérique, ndlr]”, rappelle-t-il. Avec le numérique, apparaît donc une remise en question de la fiscalité qui pourrait décourager les collectivités. Au risque de se mettre dans une impasse. Car les collectivités “ne peuvent pas se passer de développer les technologies numériques, qui sont le sous-bassement des smart cities, avec des réseaux de plus en plus horizontaux”.

Dans le rôle de doyenne des smart cities françaises, la ville d’Issy-les-Moulineaux, dans les Hauts-de-Seine, vient en éclaireuse, selon Guillaume Lenoble, son directeur général adjoint “finances, évaluation et innovation”. “Depuis près de trente ans, Issy-les-Moulineaux a lié son destin au numérique”, expose-t-il. Alors que dominaient les friches industrielles des usines d’armement, d’aéronautique ou celles de Renault, la ville a axé son développement d’abord sur les médias dans les années 1980-1990 et ensuite sur le numérique.

Détruire une partie de l’organisation ancienne

“Le numérique à Issy a d’abord été une question d’aménagement du territoire. C’était un pari sur un secteur émergent qu’a pris le maire, André Santini”, poursuit Guillaume Lenoble. La ville accueille 500 sièges d’entreprises, de Microsoft ou Cisco jusqu’à des start up comme Withings – leader des objets connectés – ou PayByPhone – qui essaime à l’international. “On a construit un véritable écosystème qui a donné son identité au territoire. Pour une entreprise, ça fait bien d’être implanté à Issy”, assure l’élu.

Au-delà de ce “marketing territorial”, la fabrique du service public est elle-même impactée par le numérique. “Le numérique permet de conduire le changement au sein de l’administration, même si tout n’est pas rose pour tout le monde tous les jours”, concède Guillaume Lenoble. “Il y a une phase de destruction, comme dans tout changement. Pour les agents, cela demande de passer d’un modèle figé et hiérarchisé à un modèle de fluidité, de rapidité, d’adaptation. Il faut détruire une partie de l’organisation ancienne pour y parvenir.” Aujourd’hui, à Issy-les-Moulineaux, “le taux de masse salariale par rapport aux dépenses de fonctionnement est inférieur à 45 %, contre plus de 50 % en moyenne dans les villes françaises”. “On parie plutôt sur de petites équipes bien formées qui produisent moins de services mais de meilleure qualité”, commente l’adjoint d’André Santini.

Le numérique, c’est aussi une nouvelle façon de produire le service public, avec une méthodologie de projet, collaborative, y compris avec des entreprises au sein de consortiums public-privé. Deux projets sont ainsi menés depuis 2015 au sein de ces consortiums : IssyGrid (quartier électrique intelligent) et SoMobility (pour fluidifier le réseau de transports). Pour Guillaume Lenoble, “il est encore trop tôt pour dire si on a répondu aux besoins des citoyens, mais si c’était le cas, ce serait très positif car l’investissement a été réalisé à parts égales entre les partenaires du consortium”.

À la recherche du coût complet

Pour sa part, la ville de Paris est en pleine mutation numérique, comme en témoigne François Desgardin, sous-directeur de la comptabilité à la direction des finances et des achats de la mairie de Paris. “Dans notre ville, il y a 92 % d’internautes, dont un quart se connecte tous les jours. Avec les clouds, le big data, les objets connectés, il va falloir faire exploser notre organisation du travail qui reste en silos”, prévient-il.

“Paris dispose d’une vingtaine de directions qui portent chacune une politique publique : voirie, environnement, petite enfance, jeunesse et sports, affaires culturelles… On a créé une administration centrale pour chacune de ces directions.” Or le numérique fait apparaître des processus métiers communs à ces silos. “Les comptables n’en ont rien à faire des silos ! Ce qu’ils veulent, c’est une comptabilité analytique pour voir le coût complet de nos équipements”, ironise François Desgardin. Qui illustre : “Par exemple, quel est le coût complet des 660 crèches parisiennes, incluant le salaire des agents, le bâtiment, le matériel et le revenu des parents ? Aujourd’hui, on a du mal à calculer ce coût car les silos éparpillent les recettes dans différents systèmes d’information qu’on a peine à réconcilier les uns avec les autres.”

Ce fut donc une révolution lorsque, en 2007, Véronique Bédague-Hamilius, secrétaire générale de la ville – aujourd’hui directrice de cabinet du Premier ministre, Manuel Valls – a “cassé ce système” et “recentralisé l’ensemble des saisies comptables dans un service partagé utilisant un logiciel de capture des caractères”, rapporte François Desgardin. Désormais, les comptables n’ont plus qu’à vérifier les données entrées et n’ont plus à saisir eux-mêmes ces données. “Ce qui fait qu’on est passé de 70 à 5 personnes qui suivent en temps réel les 2 000 agents qui signent des bons de commande au nom de la ville. La transparence est complète et le délai de paiement est passé de six mois à vingt et un jours, avec moins d’agents”, constate le sous-directeur à la direction des finances. “On peut donc faire plus avec moins. C’est l’un des messages à faire passer à nos agents.”

France Connect, une réponse “partielle”

Un autre défi se présente aux collectivités, non des moindres : l’administration doit-elle administrer l’identité numérique ? La réponse est “oui” pour François Desgardin, qui reproche à la Cnil de “forcer les collectivités à gérer des silos” une fois encore. “On ne peut toujours pas mélanger les données de nos usagers, je ne le comprends pas. Pour protéger ces données, il nous faut les unifier et ne pas laisser des opérateurs privés le faire à notre place, comme Facebook. Si les usagers ne nous donnent pas un morceau d’eux-mêmes, nous resterons bêtes.”

François Desgardin l’assure : “Si l’on croisait les systèmes d’informations des ministères des Finances, de l’Intérieur et de l’état civil, je pourrais supprimer 90 % des pièces justificatives demandées aux Parisiens.” Interrogé par Acteurs publics sur le rôle du système d’identification France Connect, il indique que le dispositif mis en place par le secrétariat général pour la modernisation de l’action publique n’est que “partiel”. “Quand vous créez un compte, il vous faut vous-même aller le rattacher à tout le reste des services. France Connect va dans le bon sens, mais gagnerait à être plus simple et plus efficace dans le service rendu à l’usager et donc, à l’administration en retour.”

Par SOAZIG LE NEVÉ
http://www.acteurspublics.com/2016/05/19/smart-cities

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