Assurance et objets connectés : les liaisons dangereuses

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Les annonces de partenariats entre assureurs historiques, fabricants d’objets connectés et géant du numérique se multiplient. De peur de se faire ubériser, les assurances donnent de grands coups de volant pour ne pas rater la révolution 4.0. Mais l’omniscience promise par les objets connectés pourrait aussi très bien se retourner contre l’industrie assurantielle.
Assurance et objets connectés : les liaisons dangereuses
Assurance et objets connectés : les liaisons dangereuses

Nouvel eldorado ou pomme empoisonnée ? En France, les objets connectés font peu à peu leur entrée dans les offres des assurances. Comme souvent, les Etats-Unis ont ouvert la voie en avril 2015 avec l’offre « Vitaly » de l’assurance John Hancock. En s’appuyant sur les données transmises par le bracelet connecté FitBit, l’assureur peut surveiller l’hygiène de vie de ses clients et faire varier le prix des primes en fonction. Les réductions des primes de risque peuvent ainsi aller jusqu’à 15%. Calquée sur le même principe, l’assurance auto Pay how you drive a été  lancée en France par Allianz en octobre 2015. L’idée, simple, consiste à remonter les données de conduite (freinage, accélération, négociation des virages…) via un boitier télématique pour réduire le prix si le conducteur se comporte bien. Paie selon ta conduite, ton hygiène de vie, ton activité physique…

LA CRAINTE DE L’UBÉRISATION
De peur d’être reléguées au statut de simple gestionnaire de risque et de se faire ubériser, assurances et mutuelles comptent tirer partie des données des objets connectés pour se rapprocher de leurs clients et jouer les coachs de vie. Aux Etats-Unis, la start-up Oscar bouscule l’industrie de l’assurance. Surfant sur l’Obamacare et jouant de son bagou « digital native », ce nouvel assureur santé s’est accaparé 10% des parts de marché de l’assurance santé dans la région de New York et du New Jersey, comme le note nos confrères de l’Argus de l’Assurance.

Si la réglementation et le poids du lobbying de l’assurance rendent difficilement possible un Oscar à la française, les mutuelles restent les plus exposées à une ubérisation. Face aux nouvelles technologies et au big data, les assurances sont frileuses. « Les assureurs sont des spécialistes du risque, ils n’aiment donc pas en prendre, mais bien sûr le discours officiel n’est pas celui-là », témoigne Patrick Faure, expert IoT et assurance chez Sopra Steria.

LA MORT ANNONCÉE DE LA MUTUALISATION ?
Avec les objets connectés, les assurances promettent néanmoins des offres sur mesure. De quoi sonner le glas de la mutualisation ? « Les big data produites par les objets connectés vont permettre d’individualiser l’offre mais ça ne remet pas en cause la mutualisation. Si on prend le cas de l’assurance conducteur Pay how you drive, même s’il se comporte bien sur la route, il reste confronté à des risques extérieurs, dus aux autres conducteurs ou à la météo », estime Jean-Baptiste Mounier, porte-parole d’Axa. Patrick Faure est moins affirmatif : « les valeurs des mutuelles se basent sur le collectif, l’individualisation des offres leur pose plus de problème que les assurances privées ». Pour les mutuelles, il faudra donc trouver un équilibre entre stratégie collective et accompagnement sur mesure de leurs assurés. L’enjeu : suivre la révolution numérique sans se trahir.

PARTENARIAT, INVESTISSEMENT, INCUBATION… QUELLE STRATÉGIE ?
Comment ? Investissement, partenariat, incubation, pour raccrocher les wagons de l’internet des objets à chacun sa stratégie. Harmonie Mutuelle vient de signer un partenariat avec Orange pour financer, à hauteur de 1,2 million d’euro sur trois ans, des expérimentations et des projets dans le domaine de l’e-santé. Le 23 mars, le groupe paritaire et mutualiste Malakoff Médéric a annoncé avoir investi 1,4 million d’euros dans la start-up spécialisée dans la santé connectée Ignilife pour exploiter la plateforme web et mobile de coaching santé, Vigisanté.

Parmi les grands comptes, Axa est surement le plus en avance dans sa transformation digitale. « De part sa dimension internationale, il s’agit du groupe qui expérimente le plus et met le plus de moyen dans sa R&D », analyse Patrick Faure. La semaine dernière, le fonds d’Axa pour la recherche a d’ailleurs attribué 15,6 millions d’euros au monde académique, afin de soutenir des projets dans des domaines aussi variés que l’e-santé, la cybersécurité et le Big Data.

Malgré les différences de maturité entre les assureurs, une chose est sûre : tous ont commencé à se positionner face aux nouvelles technologies. La Maif propose une télésurveillance à distance de la maison, pareil pour BNP Paribas Cardiff qui a lancé en Italie une assurance habitation basée sur la domotique.

UNE OPPORTUNITÉ À DOUBLE TRANCHANT
Mais attention. Embrassée comme une opportunité, l’arrivée massive des objets connectés pourrait aussi se retourner contre les assureurs. Qu’ils soient dans la voiture, la maison ou accrochés au poignet, l’intérêt premier des objets connectés est bien de réduire les risques.  D’où cette interrogation : si je peux surveiller ma maison depuis mon smartphone, pourquoi je prendrais une assurance cambriolage ? Pour couper l’herbe sous le pied des sceptiques, les assurances et mutuelles devront faire preuve d’imagination et apporter de la valeur ajoutée pour vendre leur produit.

Surtout qu’ils ne sont plus les seuls à avoir le monopole de la donnée. D’autres industries risquent de venir sur leur territoire. Grâce aux voitures connectées, les constructeurs automobiles reçoivent une foule d’information sur l’état technique de leurs véhicules et le comportement des conducteurs. « Si chaque constructeur lance sa propre assurance, ça pourrait être la fin de l’assurance auto, sauf pour les mauvais conducteurs », prédit Patrick Faure. A l’avenir, c’est tout le business modèle de l’assurance qui doit se réinventer.

PROTÉGER LES DONNÉES
Autre défi, et pas des moindres, que les assurances vont devoir relever : la protection des données. « Les assureurs ne sont pas tellement sensibilisés à ça, même si l’intégration de système de sécurité dès la conception du produit commence à entrer dans les mœurs », évalue un consultant qui souhaite garder l’anonymat. Pacemaker, voiture, caméra de surveillance, les exemples de piratage d’objets connectés ont fait couler beaucoup d’encre ces derniers mois.  « La protection des données et les cyber-risques ont un impact sur notre business modèle et nous sommes convaincus qu’il faut travailler main dans la main avec le monde académique », a rappelé Véronique Weill, lors de la journée Sciences de la donnée vendredi  8 avril. Les assurances l’ont bien compris, pour ne pas rater le virage du numérique, elles devront compter sur les start-up et les géants du numérique.

SOPHIE EUSTACHE
http://www.usine-digitale.fr/article/assurance-et-objets-connectes-les-liaisons-dangereuses.N387209

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