Le «big data» au secours des emprunteurs vulnérables

Financé par la Silicon Valley et un fonds indien, InVenture veut redonner ses lettres de noblesse au microcrédit dans les pays pauvres. Avec sa «data science» pour application mobile, la start-up de l’ancienne analyste financière Shivani Siroya est en mission. Rencontre à Los Angeles avec une pionnière qui veut changer le monde

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Présentée fin 2015 par le magazine nord-américain Entrepreneur comme une patronne du bien dont l’entreprise influence positivement la planète, Shivani Siroya accorde plus d’importance aux poids des chiffres qu’à celui des mots. Ancienne analyste chez Credit Suisse et UBS, puis consultante en fusions et acquisitions pour Citigroup et Health Net, cette trentenaire, féministe et affable, est convaincue qu’avec InVenture, un «microcrédit plus moderne pour un monde mobile» peut améliorer le quotidien économique des 2,5 milliards de personnes qui aujourd’hui dans le monde, ne possèdent aucun crédit score.

Opérationnelle depuis 2014 en Inde, au Kenya, en Tanzanie et en Afrique du Sud, InVenture, qui possède des bureaux à New York, Santa Monica et Nairobi, clame pouvoir réinventer le processus d’évaluation du risque de crédit. Comment? Grâce à une application mobile téléchargeable sur smartphone permettant une meilleure analyse préalable des données du profil de l’emprunteur. «Dans la plupart des pays, le crédit score, censé refléter la capacité d’un particulier à rembourser ses dettes, reste l’instrument central d’appréciation et d’attribution des prêts. Des banques de microfinance sont susceptibles d’accorder des prêts à des individus sans crédit score, mais aucune ne dispose alors de la moindre donnée pour savoir sur quelle base elle doit accorder le prêt», nous explique Shivani Siroya dans les discrets locaux californiens de sa start-up.

Un taux de remboursement de 85%

Employée entre mai 2006 et janvier 2008 par le Fonds des Nations unies pour la population (FNUAP), la diplômée de l’Université de Columbia constate, pendant ces deux ans, à quel point l’absence totale d’outil analytique facile d’utilisation rend vulnérable l’emprunteur privé de profil. En 2012, Shivani Siroya crée InVenture, qui connaîtra sa première année d’exercice en 2014.

Concrètement ce «big data» permet en moins de cinq minutes sur un téléphone, de passer à la moulinette quelque 10 000 données d’un demandeur de prêt, dont ses informations sur les réseaux sociaux, l’historique de ses recherches sur le Web et la durée moyenne de ses conversations. Un profil enrichi est ensuite dressé. Il permet dans la foulée de déterminer les termes du prêt en fonction du profil conclu par l’application. Avec sa data science, InVenture (avec ses 31 employés) est capable de mieux comprendre la personnalité de celui à qui elle prête, donc de renforcer ses chances de remboursement sur des marchés risqués. En 2014 la start-up a accepté 50% des demandes émises, soit 6000 prêts de 20 à 100 francs avec entre 3 et 5% d’intérêts. Le taux de remboursement a été de 85%, celui de récidive de 75%. Au total, 100 000 prêts ont été octroyés en un an.

Au Kenya, le logiciel a déjà prêté pour plus de 1,5 million de francs à 40 000 entreprises et particuliers. Par la suite, ils sont 92% à avoir sollicité un deuxième prêt à InVenture. «Nos prêts sont accordés rapidement par des canaux numériques et mobiles, que ce soit un SMS, un e-mail, Facebook ou même WhatsApp. Notre identification financière ne s’apparente pas à un numéro, elle représente un être humain. C’est une nouvelle façon de penser un produit financier», se félicite Shivani Siroya.

Placer l’humain avant le système, c’est la clef

Pour illustrer son argumentaire, la charismatique cheffe d’entreprise d’origine indienne raconte le cas d’un restaurateur indépendant d’Afrique de l’Ouest qui réalise entre 5 et 10 francs de profit quotidien. S’il a besoin d’un prêt pour acheter des fruits et légumes, sans crédit record il devra se tourner vers un prêteur peu scrupuleux qui lui imposera un taux d’intérêt de plus de 300%. «Il y a plusieurs années, tout le monde pensait que ce problème ne pouvait pas être résolu, qu’ouvrir des services financiers à la base de la pyramide serait trop coûteux et risqué. InVenture prouve le contraire en accordant plus d’importance à la personne qu’au système», commente Shivani Siroya.

Avec les 10 millions de francs levés en Series A en septembre dernier auprès de la firme de capital-risque Data Collective, InVenture va étendre en 2016 son «data crédit» à deux pays supplémentaires en Afrique subsaharienne. Les marchés asiatiques suivront. Dans son aventure humaine pour transformer les services financiers dans le monde en voie de développement, InVenture peut compter sur le support d’un soutien de la première heure, Chris Sacca, ex-Google devenu un investisseur influent et écouté de la Silicon Valley. Pour lui, Shivani Siroya va changer le monde !

https://www.letemps.ch/economie/2016/01/25/big-data-secours-emprunteurs-vulnerables

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