Ce que le Big Data révèle sur les grands collectionneurs d’art contemporain

Qui sont ces oiseaux migrateurs dont le plumage, généralement noir, contraste avec un habitat naturel aux murs blancs ?

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Combien sont-ils à se rassembler en Suisse en juin (Art Basel) et à mettre le cap sur Londres, puis Paris en octobre (Frieze Art Fair, la FIAC), à passer un été sur deux en Italie (Biennale de Venise), à faire éventuellement un crochet par l’Asie en mars (Art Basel Hongkong) et à se réchauffer enfin en Floride en décembre (Art Basel Miami Beach) ? La métaphore ornithologique filée par le New York Times colle bien à l’entité mystérieuse des grands collectionneurs d’art contemporain qui surplombent le marché, mais sur lesquels personne n’avait encore livré d’étude globale et systématique.

Larry’s List, un site Internet basé à Hongkong qui compile et analyse des données depuis 2012, a ouvert la voie à une approche rationalisée et chiffrée du monde de l’art contemporain et de ses riches protagonistes. Le site, dont le nom paraît être un clin d’œil au plus célèbre et puissant des galeristes new-yorkais, Larry Gagosian, a été fondé par deux jeunes Allemands, Magnus Resch et Christoph Noe, et rassemble des informations collectées par une équipe de 25 spécialistes du marché de l’art implantés dans vingt pays et se basant sur des données libres d’accès de plus de 27 000 sources. Il vient de publier son tout premier rapport, de 72 pages, que le NYT passe en revue.

AGE MOYEN DE 59 ANS
On y apprend pêle-mêle que l’âge moyen d’un grand collectionneur est de 59 ans, et qu’il s’agit d’un homme dans 71 % des cas. Que les Etats-Unis en détiennent de loin le plus grand nombre, soit 25 %, suivis par l’Allemagne, 8 %, puis par la Grande-Bretagne et la Chine, avec 7 % chacun. Que les villes concentrant le plus de grands collectionneurs sont New York (9 % du total), Londres (6 %) et São Paulo (3 %). Ou encore que les puissances émergentes, la Chine, l’Inde et le Brésil, se partagent désormais 15 % des collectionneurs.

Le rapport établit bien sûr une définition de ce que désigne l’expression de « grand collectionneur » d’art contemporain : elle concerne les collectionneurs déjà en possession d’un nombre significatif d’œuvres, qui effectuent régulièrement des achats dans les grandes foires mondiales, et disposent d’au moins un million de dollars (860 000 euros) sur leur compte en banque. Soit au total quelque 8 000 à 10 000 individus.

Le site en référence, en fait, 3 111 parmi les plus « visibles », mais le rapport estime qu’il en existe environ 7 000 autres qui sont actifs sur le marché tout en étant moins détectables. Ce chiffre de 10 000 paraît bas, si l’on se réfère au dernier rapport de Capgemini et RBC Wealth Management sur les personnes les plus riches dans le monde, qui en identifie 13,8 millions en 2014. « Apprendre que le boom actuel du marché de l’art se base sur les dépenses de seulement 0,07 % des personnes qui peuvent se le permettre donne à réfléchir », souligne le New York Times, qui indique, par ailleurs, que les conseillers financiers des grandes fortunes les incitent à ne pas consacrer plus de 5 % de leur fortune à cette passion.

POUVOIR DISPROPORTIONNÉ
Ce petit nombre de grands collectionneurs révèle leur pouvoir disproportionné. « Les collectionneurs ont beaucoup plus d’influence qu’il y a vingt ans, et leur influence continue d’augmenter, explique Magnus Resch au New York Times. De plus en plus d’entre eux ouvrent leurs propres espaces et prennent un rôle grandissant dans les musées, influençant leurs choix. Ils font, par ailleurs, monter les enchères sur leurs artistes préférés. »

Selon le rapport, le nombre de musées d’art contemporain privés est en effet en hausse – 72 % des espaces d’exposition privés ont d’ailleurs été fondés après 2000. Il en existerait désormais 350, ouverts dans 46 pays. Une fois de plus, les Etats-Unis mènent cette tendance avec 48 structures, pour 45 en Allemagne, et 17 en Chine – dont six à Pékin.

Les politiques fiscales des Etats-Unis et d’Allemagne ont encouragé les collectionneurs à construire des musées ouverts au public. The Broad, un musée de quelque 120 000 m2 en construction à Los Angeles, qui va exposer, à partir de l’automne, la collection du milliardaire et philanthrope Eli Broad (ayant fait fortune dans la construction et l’assurance, avec Kaufman & Broad et SunAmerica), sera l’exemple le plus spectaculaire de création en 2015.

Le rapport avance par ailleurs que 37 % des grands collectionneurs sont déjà actifs dans un ou plusieurs musées publics. Or, si les collectionneurs s’investissent dans les musées, publics ou privés, c’est parce que cela leur permet notamment d’acheter les œuvres d’art les plus recherchées : les galeries donnent, en effet, la priorité aux collectionneurs exposant leurs œuvres au public.

LA SUISSE ET LA RUSSIE MOINS VISIBLES
Si le rapport abonde d’informations, il reste lacunaire. Contre toute attente, la Suisse, qui accueille la plus grande des foires d’art contemporain au monde, Art Basel, ne figure pas dans le top 10 des pays ayant le plus de grands collectionneurs, pas plus que la Russie. Ces anomalies s’expliquent simplement par la discrétion des collectionneurs locaux : « La Suisse dispose d’une base de collectionneurs immense, mais ils ne sont pas visibles, explique M. Resch. Ces gens ne parlent tout simplement pas de leurs collections. » De la même manière, les riches Russes ne communiquent pas sur le sujet.

Comme tous les analystes du marché de l’art, Larry’s List voit en la Chine le principal pays en expansion. Mais ses données font apparaître que les collectionneurs chinois sont encore réticents à acheter des œuvres internationales. Le top 10 des artistes les plus collectionnés en Chine sont tous chinois. Et Ai Weiwei, la seule star internationale de l’art contemporain chinois, n’y figure pas. Le numéro 1 chinois, l’artiste Zeng Fanzhi, n’apparaît en revanche qu’au 61e rang mondial, 60 places derrière Andy Warhol. A voir, donc, si le goût des collectionneurs chinois s’internationalisera, ou bien si le marché chinois réussira à faire émerger la prochaine grande star de l’art contemporain.

Par Emmanuelle Jardonnet
http://mobile.lemonde.fr/arts/article/2015/01/20/ce-que-le-big-data-revele-sur-les-grands-collectionneurs-d-art-contemporain_4559724_1655012.html?xtref=acc_dir

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