La machine, l’espion et le mouchard

De nouveaux intrus se sont immiscés dans nos vies. Tout doucement, sans faire de bruit, mais avec une intention diabolique : anticiper nos désirs, orienter nos décisions personnelles, guider nos choix et nos achats… Nous surveiller un peu, sans doute aussi, au prétexte de vouloir nous aider. Une sorte de grand manipulateur déguisé sous les traits d’un ami intime, comme dans le dernier ouvrage de Delphine Le Vigan (D’après une histoire vraie, JCLattès).

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Cet intrus nous connaît déjà comme personne : les « algorithmes » ont débarqué. On les croyait cantonnés aux domaines des laboratoires scientifiques et gardés par des grosses têtes. Las, ils ont profité de la révolution numérique pour s’installer dans nos smartphones, dans nos ordinateurs, et déjà dans les dizaines d’objets connectés qui ont commencé à envahir notre domicile.

A très grande vitesse, ces algorithmes opèrent un ensemble de calculs à partir de gigantesques masses de données (les big data). La puissance de ces machines n’a (presque) plus de limites. « Nous fabriquons ces calculateurs, mais en retour ils nous construisent », constate Dominique Cardon. La culture, le savoir, l’information, mais aussi la santé, la ville, les transports, la finance et même l’amour et le sexe sont désormais outillés par les algorithmes.

Tel est le point de départ, un brin angoissé, du dernier ouvrage d’un des tout meilleurs chercheurs de l’univers d’Internet. Depuis des années, ce sociologue au Laboratoire des usages d’Orange Labs et professeur associé à l’université de Marne-la-Vallée, s’acharne à comprendre ce que la mutation technologique du numérique impulse de transformations humaines, sociales, politiques ou éthiques.

Logiques et modes d’emploi

Ni technophile aveugle, ni technophobe « béta », Cardon conseille de garder les yeux bien ouverts sur cette intrusion du « calcul » dans notre existence. Mieux : il entend démonter « la boîte noire » des algorithmes pour nous donner à comprendre leurs logiques et leurs modes d’emploi.

« Des premiers outils préhistoriques à l’invention de l’écriture, de la mécanisation de l’imprimerie à la numérisation de l’information, il sera naïf de croire que la longue histoire des technologies intellectuelles n’a pas transformé en profondeur ce que nous sommes », observe Cardon. Autant pour mettre en perspective la filiation de la mutation à l’œuvre que pour tenter de conjurer notre inquiétude. Il n’y a (encore) que dans la science-fiction que la machine ait vraiment pris contrôle d’un être humain…

Dans une métaphore géométrique très efficace, le sociologue décrit d’abord les quatre « angles » sous lesquels ces machines nous « calculent », quatre « familles » en fonction de la place qu’elles occupent dans la géographie numérique : « à côté », « au-dessus », « dedans », et « en dessous ».

La première famille des calculateurs se place donc « à côté » du Web, c’est la plus ancienne : elle mesure l’audience des sites, elle compte « les clics » pour ordonner la popularité, selon des méthodes un peu rustres.

Anticiper en comparant des milliards de profils

La deuxième famille des calculateurs, plus raffinée, voudrait se situer « au-dessus » du Web, afin de hiérarchiser « la qualité de l’information » et donc « l’autorité » des sites : elle mesure les échanges entre internautes, sans les influencer, d’informations sous la forme de « liens hypertextes » : dans son principe, le PageRank, l’algorithme qui a fait la fortune de Google, considère que ces liens hypertextes enferment la reconnaissance d’une référence. Plus une information est échangée, plus elle acquiert ainsi « une autorité ». Problème : plus le réseau se développe, plus il y a de tricheurs qui trompent les machines…

La troisième famille des calculateurs se glisse « dans » le Web, pour que les internautes se mesurent eux-mêmes. Le symbole de ces nouvelles mesures est le « like » de Facebook, pointe avancée d’un ensemble beaucoup plus vaste et disparate d’indicateurs évaluant la « réputation » de l’internaute : son nombre d’amis, le partage de ses contenus, le nombre de fois où son nom est prononcé dans la conversation des autres. Une sorte de « gloriomètre » !

Après le calcul des clics, des liens, et des likes, voici venue la traque… des « traces » : la quatrième famille des calculateurs est la plus vicieuse. Installée « en dessous du Web », elle vise à enregistrer le plus discrètement possible les traces de nos activités sur laToile. A partir de ces données, son ambition est d’anticiper : l’algorithme colle à nos faits et gestes, et il est capable de prédire nos activités, nos achats, l’état de notre santé même, en comparant des millions, voire des milliards de profils. Un espion doublé d’un mouchard… Et il a une belle carrière devant lui.

Dans une discrétion délibérée, une foule d’acteurs économiques et publicitaires assoiffés s’active autour de ces machines. Mais c’est maintenant que le citoyen doit se bouger, car pour un temps encore, ces calculateurs ne régentent pas encore nos vies, l’internaute ne se plie à ses ordres. « Il est encore temps, conclut Cardon, de dire aux algorithmes que nous ne sommes pas la somme imprécise et incomplète de nos comportements. »

A quoi rêvent les algorithmes. Nos vies à l’heure des big data, par Dominique Cardon. « La République des idées », .

par Vincent Giret

http://www.lemonde.fr/economie/article/2015/10/07/la-machine-l-espion-et-le-mouchard_4784576_3234.html#oD7qdYtmW8vQglzR.99

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