Mythes et fantasmes de la big data

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Dans le contexte fantasmatique et mythique de la « big data », de quels écueils et de quelles naïvetés faut-il être averti, s’interroge Arnaud Simon, maître de conférences en finance à Paris-Dauphine, qui constate que l’économie numérique rencontre beaucoup de problématiques anciennes.
La chose est entendue, l’économie numérique crée de la valeur. Par conséquent… nous n’en parlerons pas. Cette tribune pose une autre question : qu’est-ce qui peut ralentir, stopper voire même inverser ce mouvement ?

Dans ce contexte fantasmatique et mythique de la « big data », de quels écueils et de quelles naïvetés faut-il être averti ? Car tout cela se prête facilement à la futurologie, à ces discours qui nous promettent d’avoir des voitures volantes pour l’an 2000. L’engouement que ces discours suscitent, en particulier auprès des jeunes générations, si promptes à suivre les bannières flottant à l’horizon, est un élément de vitalité évident.

Mais une bannière, cela peut aussi servir à brasser de l’air, ou à dissimuler le fait que les choses ne sont pas toujours réalisées sérieusement. Nous commentons ci-après sept points, sur un mode impressionniste.

« La vérité est dans le code ». Phrase de développeur et grand fantasme de l’automatisme. La fascination pour le déterminisme humain, pour l’analyse neurobiologique du cerveau, est du même ordre ; elles sont une opinion politique. Gödel, Cantor et Turing par leurs résultats sur l’incomplétude, l’indécidabilité et l’inconsistance de tout système algorithmique prédisent l’échec de cette ambition.

Sur un autre plan, le phénomène du vieillissement du code mérite également de l’attention. Les lettres d’un programme ne s’érodent pas, bien sûr, mais c’est son environnement qui évolue. Les demandes adressées au code changent. Il devient obsolète grâce aux caprices de la demande. La vérité n’est donc pas dans le code, ni théoriquement, ni pratiquement.

« Big Brother ». La question est ici composite. Elle présente deux versants. Le premier est constitué par des questions légitimes en termes d’éthique, de liberté individuelle, mais aussi d’ajustement des offres commerciales à une demande qui peut vite se lasser si la proposition est trop insistante. Le second versant est la réalité du fantasme de contrôle. Ce fantasme existe. De par son ambivalence, il se rattache au fantasme du « complot ».

« Il n’y a pas d’algorithmes, il n’y a que des modèles ». Les mystérieux algorithmes… Mais il n’y a pas d’algorithmes, il n’y a que des modèles. Le vocabulaire n’a ici rien d’anodin. Le discours sur les algorithmes tend à exclure l’homme, mais en pratique il ne fait qu’essayer de le dissimuler. Le modèle, la modélisation, de par la connotation de relativité qu’ils portent, témoignent, au minimum, de leur origine humaine, voire ils la revendiquent. Le modèle est le travail du modélisateur. L’algorithme prétend exister sans son « algorithmicien »…

« Les développeurs et le marketing ». « Les spécifications étaient mal écrites ! » : symptôme des développeurs qui ne prennent pas en compte la demande et ses caprices, symptôme du marketing qui ne prend pas la mesure des possibilités des nouvelles technologies et ne les considère que comme un outil. Notons que la question est très « genrée ». Les développeurs sont très souvent des hommes, et l’on trouve une majorité de femmes dans les fonctions marketing…

« Stocker n’est pas exploité ». Il existe un fantasme industriel, une croyance un peu naïve, que la profitabilité jaillit toute seule de la base de données, qu’il n’y a qu’à se baisser pour la ramasser. Rien n’est plus faux. Le stockage, le raffinage et la modélisation représentent un travail conséquent. Il est fréquemment sous-estimé.

« L’usine à gaz ». Mais ce travail peut aussi être mal fait et c’est alors la redoutable… usine à gaz. Les entreprises, qui en voulant assigner de trop grands objectifs, ou des objectifs mal réfléchis, ou encore stéréotypés, à leur système de CRM (Customer Relationship Management), et qui ont douloureusement échoué, ne sont pas rares…

Le CRM est emblématique des risques de l’économie numérique. Il s’agit d’une tendance néoadministrative qui veut s’épargner le travail de faire émerger de l’activité de l’entreprise et de son marché des conceptualisations convenables. Or on ne peut jamais faire d’économies sur la réflexion.

Par Arnaud Simon
http://www.lemonde.fr/idees/article/2015/10/13/mythes-et-fantasmes-de-la-big-data_4788808_3232.html

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