Big data : le physicien, le philosophe et le peintre

«Quand on parle, l’abondance de la mitraille ne compense pas l’imprécision du tir », disait Paul Dirac, éminent physicien au verbe rare. Difficile de ne pas penser au « big data » et à son déluge de données qui, malgré tout l’intérêt qu’il peut avoir pour nourrir une réflexion, un projet ou une décision, ne saurait constituer, à lui seul, la décision qui s’impose sans que l’homme n’y dépose son intelligence, sa compréhension du contexte dans lequel les données ont été créées ainsi que les enjeux auxquels il envisage de répondre.

Il existe pourtant un risque que le volume, la variété et la vélocité des données n’imposent leur loi, ne déterminent (au sens propre du terme, à savoir le fait d’être la cause ou la condition de l’existence d’un phénomène) à l’excès, à moins que nous ne fassions preuve simultanément d’un quatrième « V », la vigilance. Comme le dit Michel Serres, « si vous voulez inventer, il faut sortir du chemin. Bifurquer. L’innovation, c’est une bifurcation avant tout ».

Créé par des hommes pour des hommes

Or le « big data » constitue un risque de construire un monde dans lequel le passé se regarde dans un miroir. Il est important de ne pas devenir de dociles exécuteurs de données, alors même que nous avons la chance de ne jamais avoir disposé d’autant de matière nous permettant de prendre des décisions en toute connaissance de cause. A nous d’observer le monde avec les outils pertinents pour ce faire.

Et quel regard dit mieux le déluge – de traits cette fois-ci – que celui d’Alberto Giacometti qui cherche, par un geste répété, véloce et varié, le trait qui exprime le mieux la totalité d’un visage. Si bien que la figure ne saurait se résumer à une seule ligne, ni à l’ensemble d’entre elles, mais à celle, imaginaire, en construction, qui exprime la totalité des traits de cet artiste en quête permanente. Ayons la même exigence à l’égard du « big data », en convoquant l’ensemble des données disponibles, en en privilégiant aucune au détriment d’une autre, et en imaginant la décision qui découle de leur diversité.

Enfin, comme dans tant d’autres disciplines, n’oublions pas que le « big data » n’est pas une fin en soi mais un nouvel outil puissant que des hommes ont créé pour des hommes, dans un bel arc-en-ciel d’après déluge.

Anthony Claverie,Directeur adjoint de l’innovation organisationnelle, Antibes (Alpes-Maritimes)

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